ACTE III, SCÈNE PREMIÈRE
PHILAMINTE, ARMANDE, BÉLISE, TRISSOTIN, L'ÉPINE.
PHILAMINTE
Ah mettons-nous ici pour écouter à l'aise
Ces vers que mot à mot il est besoin qu'on pèse.
ARMANDE
Je brûle de les voir.
BÉLISE
Et l'on s'en meurt chez nous.
PHILAMINTE
Ce sont charmes pour moi, que ce qui part de vous.
ARMANDE
715 Ce m'est une douceur à nulle autre pareille.
BÉLISE
Ce sont repas friands qu'on donne à mon oreille.
PHILAMINTE
Ne faites point languir de si pressants désirs.
ARMANDE
Dépêchez.
BÉLISE
Faites tôt, et hâtez nos plaisirs.
PHILAMINTE
À notre impatience offrez votre épigramme.
TRISSOTIN
720 Hélas, c'est un enfant tout nouveau né, Madame.
Son sort assurément a lieu de vous toucher,
Et c'est dans votre cour que j'en viens d'accoucher.
PHILAMINTE
Pour me le rendre cher, il suffit de son père.
TRISSOTIN
Votre approbation lui peut servir de mère.
BÉLISE
Qu'il a d'esprit!
SCÈNE II
HENRIETTE, PHILAMINTE, ARMANDE, BÉLISE, TRISSOTIN, L'ÉPINE.
PHILAMINTE
725 Holà, pourquoi donc fuyez-vous?
HENRIETTE
C'est de peur de troubler un entretien si doux.
PHILAMINTE
Approchez, et venez de toutes vos oreilles
Prendre part au plaisir d'entendre des merveilles.
HENRIETTE
Je sais peu les beautés de tout ce qu'on écrit,
730 Et ce n'est pas mon fait que les choses d'esprit.
PHILAMINTE
Il n'importe; aussi bien ai-je à vous dire ensuite
Un secret dont il faut que vous soyez instruite.
TRISSOTIN
Les sciences n'ont rien qui vous puisse enflammer,
Et vous ne vous piquez que de savoir charmer.
HENRIETTE
735 Aussi peu l'un que l'autre, et je n'ai nulle envie…
BÉLISE
Ah songeons à l'enfant nouveau né, je vous prie.
PHILAMINTE
Allons, petit garçon, vite, de quoi s'asseoir.
Le laquais tombe avec la chaise.
Voyez l'impertinent! Est-ce que l'on doit choir,
Après avoir appris l'équilibre des choses?
BÉLISE
740 De ta chute, ignorant, ne vois-tu pas les causes,
Et qu'elle vient d'avoir du point fixe écarté,
Ce que nous appelons centre de gravité?
L'ÉPINE
Je m'en suis aperçu, Madame, étant par terre.
PHILAMINTE
Le lourdaud!
TRISSOTIN
Bien lui prend de n'être pas de verre.
ARMANDE
Ah de l'esprit partout!
BÉLISE
745 Cela ne tarit pas.
PHILAMINTE
Servez-nous promptement votre aimable repas.
TRISSOTIN
Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose,
Un plat seul de huit vers me semble peu de chose,
Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal,
750 De joindre à l'épigramme, ou bien au madrigal,
Le ragoût d'un sonnet, qui chez une princesse
A passé pour avoir quelque délicatesse.
Il est de sel attique assaisonné partout,
Et vous le trouverez, je crois, d'assez bon goût.
ARMANDE
Ah Je n'en doute point.
PHILAMINTE
755 Donnons vite audience.
BÉLISE
À chaque fois qu'il veut lire, elle l'interrompt.
Je sens d'aise mon coeur tressaillir par avance.
J'aime la poésie avec entêtement50.
Et surtout quand les vers sont tournés galamment.
PHILAMINTE
Si nous parlons toujours, il ne pourra rien dire.
TRISSOTIN
SO…
BÉLISE51
760 Silence, ma nièce.
TRISSOTIN
SONNET ,
À LA PRINCESSE URANIE
sur sa fièvre.
Votre prudence est endormie,
De traiter magnifiquement,
Et de loger superbement
Votre plus cruelle ennemie.
BÉLISE
Ah le joli début!
ARMANDE
765 Qu'il a le tour galant!
PHILAMINTE
50 Avec entêtement: avec passion.
51 VAR. BÉLISE, à Henriette. (1682).
Lui seul des vers aisés possède le talent!
ARMANDE
À prudence endormie il faut rendre les armes.
BÉLISE
Loger son ennemie est pour moi plein de charmes.
PHILAMINTE
J'aime superbement et magnifiquement;
770 Ces deux adverbes joints font admirablement.
BÉLISE
Prêtons l'oreille au reste.
TRISSOTIN
Votre prudence est endormie,
De traiter magnifiquement,
Et de loger superbement
Votre plus cruelle ennemie.
ARMANDE
Prudence endormie!
BÉLISE
Loger son ennemie!
PHILAMINTE
Superbement, et magnifiquement!
TRISSOTIN
Faites-la sortir, quoi qu'on die52,
De votre riche appartement,
Où cette ingrate insolemment
775 Attaque votre belle vie.
BÉLISE
Ah tout doux, laissez-moi, de grâce, respirer.
ARMANDE
Donnez-nous, s'il vous plaît, le loisir d'admirer.
PHILAMINTE
On se sent à ces vers, jusques au fond de l'âme,
Couler je ne sais quoi qui fait que l'on se pâme.
52 Quoi qu'on die: le subjonctif archaïque die pour dise était encore très souvent employé à l'époque.
ARMANDE
Faites-la sortir, quoi qu'on die,
De votre riche appartement.
780 Que riche appartement est là joliment dit!
Et que la métaphore est mise avec esprit!
PHILAMINTE
Faites-la sortir, quoi qu'on die.
Ah! que ce quoi qu'on die est d'un goût admirable!
C'est, à mon sentiment, un endroit impayable.
ARMANDE
De quoi qu'on die aussi mon coeur est amoureux.
BÉLISE
785 Je suis de votre avis, quoi qu'on die est heureux.
ARMANDE
Je voudrais l'avoir fait.
BÉLISE
Il vaut toute une pièce.
PHILAMINTE
Mais en comprend-on bien comme moi la finesse?
ARMANDE et BÉLISE
Oh, oh.
PHILAMINTE
Faites-la sortir, quoi qu'on die.
Que de la fièvre on prenne ici les intérêts,
N'ayez aucun égard, moquez-vous des caquets.
Faites-la sortir, quoi qu'on die.
Quoi qu'on die, quoi qu'on die.
790 Ce quoi qu'on die en dit beaucoup plus qu'il ne semble.
Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble;
Mais j'entends là-dessous un million de mots.
BÉLISE
Il est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros.
PHILAMINTE
Mais quand vous avez fait ce charmant quoi qu'on die,
795 Avez-vous compris, vous, toute son énergie?
Songiez-vous bien vous-même à tout ce qu'il nous dit,
Et pensiez-vous alors y mettre tant d'esprit?
TRISSOTIN
Hay, hay.
ARMANDE
J'ai fort aussi l'ingrate dans la tête,
Cette ingrate de fièvre, injuste, malhonnête,
800 Qui traite mal les gens, qui la logent chez eux.
PHILAMINTE
Enfin les quatrains sont admirables tous deux.
Venons-en promptement aux tiercets, je vous prie.
ARMANDE
Ah, s'il vous plaît, encore une fois quoi qu'on die.
TRISSOTIN
Faites-la sortir, quoi qu'on die,
PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
Quoi qu'on die!
TRISSOTIN
De votre riche appartement,
PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
Riche appartement!
TRISSOTIN
Où cette ingrate insolemment
PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
Cette ingrate de fièvre?
TRISSOTIN
Attaque votre belle vie.
PHILAMINTE
Votre belle vie!
ARMANDE et BÉLISE
Ah!
TRISSOTIN
Quoi, sans respecter votre rang,
805 Elle se prend à votre sang,
PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
Ah!
TRISSOTIN
Et nuit et jour vous fait outrage?
Si vous la conduisez aux bains,
Sans la marchander davantage53,
Noyez-la de vos propres mains.
PHILAMINTE
On n'en peut plus?
BÉLISE
On pâme.
ARMANDE
810 On se meurt de plaisir.
PHILAMINTE
De mille doux frissons vous vous sentez saisir.
ARMANDE
Si vous la conduisez aux bains,
BÉLISE
Sans la marchander davantage,
PHILAMINTE
Noyez-la de vos propres mains.
De vos propres mains, là, noyez-la dans les bains.
ARMANDE
Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant.
BÉLISE
Partout on s'y promène avec ravissement.
PHILAMINTE
815 On n'y saurait marcher que sur de belles choses.
ARMANDE
Ce sont petits chemins tout parsemés de roses.
TRISSOTIN
Le sonnet donc vous semble…
PHILAMINTE
53 Sans le marchander davantage: sans l'épargner davantage.
Admirable, nouveau,
Et personne jamais n'a rien fait de si beau.
BÉLISE
Quoi, sans émotion pendant cette lecture?
820 Vous faites là, ma nièce, une étrange figure!
HENRIETTE
Chacun fait ici-bas la figure qu'il peut,
Ma tante; et bel esprit, il ne l'est pas qui veut.
TRISSOTIN
Peut-être que mes vers importunent Madame.
HENRIETTE
Point, je n'écoute pas.
PHILAMINTE
Ah? voyons l'épigramme.
TRISSOTIN
SUR UN CARROSSE
DE COULEUR AMARANTE,
DONNÉ À UNE DAME DE SES AMIES.
PHILAMINTE
825 Ces titres ont toujours quelque chose de rare.
ARMANDE
À cent beaux traits d'esprit leur nouveauté prépare.
TRISSOTIN
L'amour si chèrement m'a vendu son lien,
BÉLISE, ARMANDE et PHILAMINTE
Ah!
TRISSOTIN
Qu'il m'en coûte déjà la moitié de mon bien.
Et quand tu vois ce beau carrosse
830 Où tant d'or se relève en bosse54,
Qu'il étonne tout le pays,
Et fait pompeusement triompher ma Laïs55,
PHILAMINTE
54 En bosse: en relief.
55 Laïs: courtisane grecque du Ve siècle avant notre ère, célèbre pour sa beauté et son esprit.
Ah ma Laïs! voilà de l'érudition.
BÉLISE
L'enveloppe56 est jolie, et vaut un million.
TRISSOTIN
Et quand tu vois ce beau carrosse,
Où tant d'or se relève en bosse,
Qu'il étonne tout le pays,
Et fait pompeusement triompher ma Laïs,
835 Ne dis plus qu'il est amarante57:
Dis plutôt qu'il est de ma rente.
ARMANDE
Oh, oh, oh! celui-là58 ne s'attend point du tout.
PHILAMINTE
On n'a que lui qui puisse écrire de ce goût.
BÉLISE
Ne dis plus qu'il est amarante:
Dis plutôt qu'il est de ma rente.
Voilà qui se décline: ma rente, de ma rente, à ma rente.
PHILAMINTE
Je ne sais du moment que je vous ai connu,
840 Si sur votre sujet j'ai l'esprit prévenu59,
Mais j'admire partout vos vers et votre prose.
TRISSOTIN
Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose,
À notre tour aussi nous pourrions admirer.
PHILAMINTE
Je n'ai rien fait en vers, mais j'ai lieu d'espérer
845 Que je pourrai bientôt vous montrer en amie,
Huit chapitres du plan de notre Académie.
Platon s'est au projet simplement arrêté,
Quand de sa République il a fait le traité;
Mais à l'effet entier je veux pousser l'idée
850 Que j'ai sur le papier en prose accommodée,
Car enfin je me sens un étrange dépit
Du tort que l'on nous fait du côté de l'esprit,
Et je veux nous venger toutes tant que nous sommes
De cette indigne classe où nous rangent les hommes;
56 L'enveloppe: «au figuré, les termes que l'on emploie adroitement pour dire ce qu'on n'ose pas ou ce qu'on ne veut pas dire en termes propres et grossiers» (Dictionnaire de Richelet). Le mot concerne toujours Ma Laïs, expression qui désigne une femme de petite vertu.
57 VAR. : Ne dis plus qu'il est d'amarante (1682).
58 Celui-là: ce dernier trait.
59 VAR. Si sur votre sujet j'eus l'esprit prévenu. (1682).
855 De borner nos talents à des futilités,
Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.
ARMANDE
C'est faire à notre sexe une trop grande offense,
De n'étendre l'effort de notre intelligence,
Qu'à juger d'une jupe, et de l'air d'un manteau,
860 Ou des beautés d'un point, ou d'un brocart nouveau.
BÉLISE
Il faut se relever de ce honteux partage,
Et mettre hautement notre esprit hors de page60.
TRISSOTIN
Pour les dames on sait mon respect en tous lieux,
Et si je rends hommage aux brillants de leurs yeux,
865 De leur esprit aussi j'honore les lumières.
PHILAMINTE
Le sexe aussi vous rend justice en ces matières;
Mais nous voulons montrer à de certains esprits,
Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mépris,
Que de science aussi les femmes sont meublées,
870 Qu'on peut faire comme eux de doctes assemblées,
Conduites en cela par des ordres meilleurs,
Qu'on y veut réunir ce qu'on sépare ailleurs;
Mêler le beau langage, et les hautes sciences;
Découvrir la nature en mille expériences;
875 Et sur les questions qu'on pourra proposer
Faire entrer chaque secte, et n'en point épouser.
TRISSOTIN
Je m'attache pour l'ordre au péripatétisme61.
PHILAMINTE
Pour les abstractions j'aime le platonisme.
ARMANDE
Épicure me plaît, et ses dogmes sont forts.
BÉLISE
880 Je m'accommode assez pour moi des petits corps;
Mais le vide à souffrir me semble difficile,
Et je goûte bien mieux la matière subtile62.
60 Hors de page: hors de toute tutelle. les enfants nobles étaient pages du roi ou de quelque grand seigneur de sept à quatorze ans. Après quoi, ils devenaient écuyers et étaient «hors de page».
61 Le péripatétisme: la philosophie d'Aristote.
62 Les petits corps ou atomes tombant dans le vide illimité, c'est l'image fondamentale de l'Épicurisme. Mais, si elle accepte les atomes, Bélise, en bonne aristotélicienne, pense que la
nature a horreur du vide, et elle leur préfère la matière subtile ou «la poussière» dont parle Descartes (Principes de la Philosophie, § 48-51).
TRISSOTIN
Descartes pour l'aimant donne fort dans mon sens63.
ARMANDE
J'aime ses tourbillons64.
PHILAMINTE
Moi ses mondes tombants65.
ARMANDE
885 Il me tarde de voir notre assemblée ouverte,
Et de nous signaler par quelque découverte.
TRISSOTIN
On en attend beaucoup de vos vives clartés,
Et pour vous la nature a peu d'obscurités.
PHILAMINTE
Pour moi, sans me flatter, j'en ai déjà fait une,
890 Et j'ai vu clairement des hommes dans la lune.
BÉLISE
Je n'ai point encor vu d'hommes, comme je croi,
Mais j'ai vu des clochers tout comme je vous voi.
ARMANDE
Nous approfondirons, ainsi que la physique,
Grammaire, histoire, vers, morale, et politique.
PHILAMINTE
895 La morale a des traits dont mon coeur est épris,
Et c'était autrefois l'amour des grands esprits;
Mais aux stoïciens je donne l'avantage,
Et je ne trouve rien de si beau que leur sage.
ARMANDE
Pour la langue, on verra dans peu nos règlements,
900 Et nous y prétendons faire des remuements.
Par une antipathie ou juste, ou naturelle66,
63 Dans les Principes de la Philosophie (§ 145), Descartes écrit que «toute la terre est un aimant».
64 Pour la théorie des tourbillons, voir les mêmes Principes, § 65: «Que les cieux sont divisés en plusieurs tourbillons».
65 Les mondes tombants sont les comètes, dont Descartes explique le mouvement de tourbillon en tourbillon. (Principes de la Philosophie, § 126, 132).
Nous avons pris chacune une haine mortelle
Pour un nombre de mots, soit ou verbes, ou noms,
Que mutuellement nous nous abandonnons;
905 Contre eux nous préparons de mortelles sentences,
Et nous devons ouvrir nos doctes conférences
Par les proscriptions de tous ces mots divers,
Dont nous voulons purger et la prose et les vers.
PHILAMINTE
Mais le plus beau projet de notre académie,
910 Une entreprise noble et dont je suis ravie;
Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté
Chez tous les beaux esprits de la postérité,
C'est le retranchement de ces syllabes sales,
Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales;
915 Ces jouets éternels des sots de tous les temps;
Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants;
Ces sources d'un amas d'équivoques infâmes,
Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes.
TRISSOTIN
Voilà certainement d'admirables projets!
BÉLISE
920 Vous verrez nos statuts quand ils seront tous faits.
TRISSOTIN
Ils ne sauraient manquer d'être tous beaux et sages.
ARMANDE
Nous serons par nos lois les juges des ouvrages.
Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis.
Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis.
925 Nous chercherons partout à trouver à redire,
Et ne verrons que nous qui sache bien écrire.
SCÈNE III
L'ÉPINE, TRISSOTIN, PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, HENRIETTE, VADIUS.
L'ÉPINE
Monsieur, un homme est là qui veut parler à vous,
Il est vêtu de noir, et parle d'un ton doux.
TRISSOTIN
C'est cet ami savant qui m'a fait tant d'instance
930 De lui donner l'honneur de votre connaissance.
PHILAMINTE
66 Par une antipathie ou juste, ou naturelle: par une antipathie justifiée par des raisons linguistiques ou par antipathie instinctive.
Pour le faire venir, vous avez tout crédit.
Faisons bien les honneurs au moins de notre esprit.
Holà. Je vous ai dit en paroles bien claires,
Que j'ai besoin de vous.
HENRIETTE
Mais pour quelles affaires?
PHILAMINTE
935 Venez, on va dans peu vous les faire savoir.
TRISSOTIN
Voici l'homme qui meurt du désir de vour voir.
En vous le produisant, je ne crains point le blâme
D'avoir admis chez vous un profane, Madame,
Il peut tenir son coin67 parmi de beaux esprits.
PHILAMINTE
940 La main qui le présente, en dit assez le prix.
TRISSOTIN
Il a des vieux auteurs la pleine intelligence,
Et sait du grec, Madame, autant qu'homme de France.
PHILAMINTE
Du grec, ô Ciel! du grec! Il sait du grec, ma soeur!
BÉLISE
Ah, ma nièce, du grec!
ARMANDE
Du grec! quelle douceur!
PHILAMINTE
945 Quoi, Monsieur sait du grec? Ah permettez, de grâce
Que pour l'amour du grec, Monsieur, on vous embrasse.
Il les baise toutes, jusques à Henriette qui le refuse.
HENRIETTE
Excusez-moi, Monsieur, je n'entends pas le grec.
PHILAMINTE
J'ai pour les livres grecs un merveilleux respect.
VADIUS
67 Tenir son coin: terme de jeu de paume, bien tenir sa place au jeu, et au figuré, dans une conversation ou une discussion.
Je crains d'être fâcheux, par l'ardeur qui m'engage
950 À vous rendre aujourd'hui, Madame, mon hommage,
Et j'aurais pu troubler quelque docte entretien.
PHILAMINTE
Monsieur, avec du grec on ne peut gâter rien.
TRISSOTIN
Au reste il fait merveille en vers ainsi qu'en prose,
Et pourrait, s'il voulait, vous montrer quelque chose.
VADIUS
955 Le défaut des auteurs, dans leurs productions,
C'est d'en tyranniser les conversations;
D'être au Palais, au Cours68, aux ruelles, aux tables,
De leurs vers fatigants lecteurs infatigables.
Pour moi je ne vois rien de plus sot à mon sens,
960 Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens69,
Qui des premiers venus saisissant les oreilles,
En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles.
On ne m'a jamais vu ce fol entêtement,
Et d'un Grec là-dessus je suis le sentiment,
965 Qui par un dogme exprès défend à tous ses sages
L'indigne empressement de lire leurs ouvrages.
Voici de petits vers pour de jeunes amants,
Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments.
TRISSOTIN
Vos vers ont des beautés que n'ont point tous les autres.
VADIUS
970 Les grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres.
TRISSOTIN
Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.
VADIUS
On voit partout chez vous l'ithos et le pathos70.
TRISSOTIN
Nous avons vu de vous des églogues d'un style,
Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.
VADIUS
975 Vos odes ont un air noble, galant et doux,
Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.
68 Au Palais: à la Galerie du Palais (cf. v. 266); au Cours: au Cours La Reine
69 Va gueuser des encens: va mendier des louanges.
70 L'ithos: la peinture des moeurs; le pathos: la peinture des passions.
TRISSOTIN
Est-il rien d'amoureux comme vos chansonnettes?
VADIUS
Peut-on voir rien d'égal aux sonnets que vous faites?
TRISSOTIN
Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux?
VADIUS
980 Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux?
TRISSOTIN
Aux ballades surtout vous êtes admirable.
Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable.
TRISSOTIN
Si la France pouvait connaître votre prix,
VADIUS
Si le siècle rendait justice aux beaux esprits,
TRISSOTIN
985 En carrosse doré vous iriez par les rues.
VADIUS
On verrait le public vous dresser des statues.
Hom. C'est une ballade, et je veux que tout net
Vous m'en…
TRISSOTIN
Avez-vous vu certain petit sonnet
Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie?
VADIUS
990 Oui, hier il me fut lu dans une compagnie.
TRISSOTIN
Vous en savez l'auteur?
VADIUS
Non; mais je sais fort bien,
Qu'à ne le point flatter, son sonnet ne vaut rien.
TRISSOTIN VADIUS
Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.
VADIUS
Cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable;
995 Et si vous l'avez vu, vous serez de mon goût.
TRISSOTIN
Je sais que là-dessus je n'en suis point du tout,
Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables.
VADIUS
Me préserve le Ciel d'en faire de semblables!
TRISSOTIN
Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur;
1000 Et ma grande raison, c'est que j'en suis l'auteur.
VADIUS
Vous?
TRISSOTIN
Moi.
VADIUS
Je ne sais donc comment se fit l'affaire.
TRISSOTIN
C'est qu'on fut malheureux, de ne pouvoir vous plaire.
VADIUS
Il faut qu'en écoutant j'aie eu l'esprit distrait,
Ou bien que le lecteur m'ait gâté le sonnet.
1005 Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade.
TRISSOTIN
La ballade, à mon goût, est une chose fade.
Ce n'en est plus la mode; elle sent son vieux temps.
VADIUS
La ballade pourtant charme beaucoup de gens.
TRISSOTIN
Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise.
VADIUS
1010 Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise.
TRISSOTIN
Elle a pour les pédants de merveilleux appas.
VADIUS
Cependant nous voyons qu'elle ne vous plaît pas.
TRISSOTIN
Vous donnez sottement vos qualités aux autres.
VADIUS
Fort impertinemment vous me jetez les vôtres.
TRISSOTIN
1015 Allez, petit grimaud71, barbouilleur de papier.
VADIUS
Allez, rimeur de balle72, opprobre du métier.
TRISSOTIN
Allez, fripier d'écrits, impudent plagiaire.
VADIUS
Allez, cuistre…
PHILAMINTE
Eh, Messieurs, que prétendez-vous faire?
TRISSOTIN
Va, va restituer tous les honteux larcins
1020 Que réclament sur toi les Grecs et les Latins.
VADIUS
Va, va-t'en faire amende honorable au Parnasse,
D'avoir fait à tes vers estropier Horace.
TRISSOTIN
Souviens-toi de ton livre, et de son peu de bruit.
VADIUS
Et toi, de ton libraire à l'hôpital réduit.
TRISSOTIN
1025 Ma gloire est établie, en vain tu la déchires.
71 Grimaud: «jeune homme qui ne sait pas grand-chose et qui est à peine initié dans les lettres» (Dictionnaire de Richelet), ou pédant de collège.
72 Rimeur de balle: rimeur au petit pied. On appelait marchandise de balle une marchandise de mauvaise qualité, qui se trouvait dans la balle des colporteurs.
VADIUS
Oui, oui, je te renvoie à l'auteur des Satires.
TRISSOTIN
Je t'y renvoie aussi.
VADIUS
J'ai le contentement,
Qu'on voit qu'il m'a traité plus honorablement.
Il me donne en passant une atteinte légère
1030 Parmi plusieurs auteurs qu'au Palais73 on révère;
Mais jamais dans ses vers il ne te laisse en paix,
Et l'on t'y voit partout être en butte à ses traits.
TRISSOTIN
C'est par là que j'y tiens un rang plus honorable.
Il te met dans la foule ainsi qu'un misérable,
1035 Il croit que c'est assez d'un coup pour t'accabler,
Et ne t'a jamais fait l'honneur de redoubler:
Mais il m'attaque à part comme un noble adversaire
Sur qui tout son effort lui semble nécessaire;
Et ses coups contre moi redoublés en tous lieux,
1040 Montrent qu'il ne se croit jamais victorieux.
VADIUS
Ma plume t'apprendra quel homme je puis être.
TRISSOTIN
Et la mienne saura te faire voir ton maître.
VADIUS
Je te défie en vers, prose, grec, et latin.
TRISSOTIN
Hé bien, nous nous verrons seul à seul chez Barbin74.
SCÈNE IV
TISSOTIN, PHILAMINTE, ARMANDE, BÉLISE, HENRIETTE.
TRISSOTIN
1045 À mon emportement ne donnez aucun blâme;
C'est votre jugement que je défends, Madame,
Dans le sonnet qu'il a l'audace d'attaquer.
PHILAMINTE
73 Au Palais: dans les boutiques de librairies de la Galerie du Palais.
74 Célèbre libraire qui tenait boutique sur le second perron de la Sainte-Chapelle. Le défi burlesque évoque l'atmosphère du Lutrin.
À vous remettre bien, je me veux appliquer.
Mais parlons d'autre affaire. Approchez, Henriette.
1050 Depuis assez longtemps mon âme s'inquiète,
De ce qu'aucun esprit en vous ne se fait voir,
Mais je trouve un moyen de vous en faire avoir.
HENRIETTE
C'est prendre un soin pour moi qui n'est pas nécessaire,
Les doctes entretiens ne sont point mon affaire.
1055 J'aime à vivre aisément , et dans tout ce qu'on dit
Il faut se trop peiner, pour avoir de l'esprit.
C'est une ambition que je n'ai point en tête,
Je me trouve fort bien, ma mère, d'être bête,
Et j'aime mieux n'avoir que de communs propos,
1060 Que de me tourmenter pour dire de beaux mots.
PHILAMINTE
Oui, mais j'y suis blessée, et ce n'est pas mon compte
De souffrir dans mon sang une pareille honte.
La beauté du visage est un frêle ornement,
Une fleur passagère, un éclat d'un moment,
1065 Et qui n'est attaché qu'à la simple épiderme;
Mais celle de l'esprit est inhérente et ferme.
J'ai donc cherché longtemps un biais de vous donner
La beauté que les ans ne peuvent moissonner,
De faire entrer chez vous le désir des sciences,
1070 De vous insinuer les belles connaissances;
Et la pensée enfin où mes voeux ont souscrit,
C'est d'attacher à vous un homme plein d'esprit,
Et cet homme est Monsieur que je vous détermine75
À voir comme l'époux que mon choix vous destine.
HENRIETTE
Moi, ma mère?
PHILAMINTE
1075 Oui, vous. Faites la sotte un peu.
BÉLISE
Je vous entends. Vos yeux demandent mon aveu,
Pour engager ailleurs un coeur que je possède.
Allez, je le veux bien. À ce noeud je vous cède,
C'est un hymen qui fait votre établissement.
TRISSOTIN
1080 Je ne sais que vous dire, en mon ravissement,
Madame, et cet hymen dont je vois qu'on m'honore
Me met…
HENRIETTE
75 Déterminer quelqu'un à faire quelque chose, c'est faire prendre à quelqu'un une détermination, un parti. Ici, le mot équivaut à «inviter impérativement».
Tout beau, Monsieur, il n'est pas fait encore
Ne vous pressez pas tant.
PHILAMINTE
Comme vous répondez!
Savez-vous bien que si… Suffit, vous m'entendez.
1085 Elle se rendra sage; allons, laissons-la faire.
SCÈNE V
HENRIETTE, ARMANDE.
ARMANDE
On voit briller pour vous les soins de notre mère;
Et son choix ne pouvait d'un plus illustre époux…
HENRIETTE
Si le choix est si beau, que ne le prenez-vous?
ARMANDE
C'est à vous, non à moi, que sa main est donnée.
HENRIETTE
1090 Je vous le cède tout, comme à ma soeur aînée.
ARMANDE
Si l'hymen comme à vous me paraissait charmant,
J'accepterais votre offre avec ravissement.
HENRIETTE
Si j'avais comme vous les pédants dans la tête,
Je pourrais le trouver un parti fort honnête.
ARMANDE
1095 Cependant bien qu'ici nos goûts soient différents,
Nous devons obéir, ma soeur, à nos parents;
Une mère a sur nous une entière puissance,
Et vous croyez en vain par votre résistance…
SCÈNE VI
CHRYSALE, ARISTE, CLITANDRE, HENRIETTE, ARMANDE.
CHRYSALE
Allons, ma fille, il faut approuver mon dessein,
1100 Ôtez ce gant. Touchez à Monsieur dans la main,
Et le considérez désormais dans votre âme
En homme dont je veux que vous soyez la femme.
ARMANDE
De ce côté, ma soeur, vos penchants sont fort grands.
HENRIETTE
Il nous faut obéir, ma soeur, à nos parents;
1105 Un père a sur nos voeux une entière puissance.
ARMANDE
Une mère a sa part à notre obéissance.
CHRYSALE
Qu'est-ce à dire?
ARMANDE
Je dis que j'appréhende fort
Qu'ici ma mère et vous ne soyez pas d'accord,
Et c'est un autre époux…
CHRYSALE
Taisez-vous, péronnelle76!
1110 Allez philosopher tout le soûl avec elle,
Et de mes actions ne vous mêlez en rien.
Dites-lui ma pensée, et l'avertissez bien
Qu'elle ne vienne pas m'échauffer les oreilles;
Allons vite.
ARISTE
Fort bien; vous faites des merveilles.
CLITANDRE
1115 Quel transport! quelle joie! ah! que mon sort est doux!
CHRYSALE
Allons, prenez sa main, et passez devant nous,
Menez-la dans sa chambre. Ah les douces caresses!
Tenez, mon coeur s'émeut à toutes ces tendresses,
Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours,
1120 Et je me ressouviens de mes jeunes amours.