Exercices de vocabulaire et de langage. Les curieux événements qui font le sujet de cette chronique se sont produits en 194
La Peste
Les curieux événements qui font le sujet de cette chronique se sont produits en 194... à Oran.
Le matin du 16 avril, le docteur Rieux sortit de son cabinet et buta sur un rat mort, au milieu du palier. Il écarta la bête et descendit l’escalier. Mais, arrivé dans la rue, la pensée lui vint que ce rat n’était pas à sa place et il retourna sur ses pas pour avertir le concierge. Devant la réaction du vieux M. Michel, il sentit mieux ce que sa découverte avait d’insolite. La présence de ce rat mort lui avait paru seulement bizarre tandis que, pour le concierge, elle constituait un scandale. La position de ce dernier était d’ailleurs catégorique : il n’y avait pas de rats dans la maison. Le docteur eut beau l’assurer qu’il y en avait un sur le palier du premier étage, et probablement mort, la conviction de M. Michel restait entière. Il n’y avait pas de rats dans la maison, il fallait donc qu’on eût apporté celui-ci du dehors. [...]
Le soir même, Bernard Rieux, debout dans le couloir de l’immeuble, cherchait ses clefs avant de monter chez lui, lorsqu’il vit surgir, du fond obscur du corridor, un gros rat à la démarche incertaine et au pelage mouillé. La bête s’arrêta, sembla chercher un équilibre, prit sa course vers le docteur, s’arrêta encore, tourna sur elle-même avec un petit cri et tomba enfin en rejetant du sang par les babines entrouvertes. Le docteur la contempla un moment et remonta chez lui.
Le lendemain le 17 avril, à huit heures, le concierge arrêta le docteur au passage et accusa des mauvais plaisants d’avoir déposé trois rats morts au milieu du couloir.
Intrigué, Rieux décida de commencer sa tournée par les quartiers extérieurs où habitaient les plus pauvres de ses clients. [...]
Il trouva son premier malade au lit, dans une pièce donnat sur la rue et qui servait à la fois de chambre à coucher et de salle à manger. C’était un vieil Espagnol au visage maigre que Rieux plaignait beaucoup. Rieux l’examina, l’ausculta, lui tâta le pouls. Il souffrait depuis longtemps d’un asthme.
- Hein, docteur, dit-il pendant la piqûre, ils sortent, vous avez vu ?
- Oui, dit la femme, le voisin en a ramassé trois.
- Ils sortent, on en voit dans toutes les poubelles, c’est la faim ! ajouta-t-il.
Rieux n’eut pas la peine à constater ensuite que tout le quartier parlait des rats. Ses visites terminées, il revint chez lui.
A dix-sept heures, comme il sortait pour de nouvelles visites, le docteur croisa dans l’escalier le concierge. Il paraissait abattu et soucieux. Il se frottait le cou d’un geste machinal. Rieux lui demanda comment il se portait. Il dit qu’il ne se sentait pas dans son assiette.
Mais le lendemain matin, le 18 avril, le docteur trouva M. Michel avec une mine encore plus creusée : de la cave au grenier, une dizaine de rats jonchaient les escaliers. Les poubelles des maisons voisines en étaient pleines. [...]
Le 28 avril, à midi, le docteur Rieux arrêtant sa voiture devant son immeuble, aperçut le concierge qui avançait péniblement, la tête penchée. Le vieux Michel s’approcha. Il avait les yeux brillants et la respiration sifflante. Il ne s’était pas senti très bien et avait voulu prendre l’air.
- De quoi vous plaignez-vous ? lui demanda Rieux.
- J’ai des douleurs au cou. Ça me fait si mal que je suis forcé de revenir chez moi.
- Couchez-vous, prenez votre température, je viendrai vous voir cet après-midi, dit Rieux.
Les visites terminées, Rieux s’empressa de voir le concierge. Il trouva son malade au lit. La température était à trente-neuf cinq. Les ganglions du cou avaient gonflé. Il se plaignait maintenant d’une douleur intérieure.
- Ça brûle, disait-il.
Sa femme regardait avec anxiété Rieux qui demerait muet.
- Docteur, disait-elle, qu’est-ce que c’est ?
- Ça peut être n’importe quoi. Mais il n’y a rien de sûr. Je ne peux pas en-
core établir le diagnostic : jusqu’à ce soir, diète. Donnez-lui un comprimé d’aspirine et des gouttes cardiaques. Et qu’il boive beaucoup. Je ne prescris aucun autre remède.
Le soir le concierge délirat. Les ganglions avaient encore grossi. [...]
Le lendemain matin Rieux descendit chez le concierge. La fièvre était tombée à trente-huit degrés. Affaibli, le malade souriait dans son lit. [...]
Mais à midi la fièvre était montée d’un seul coup à quarante degrés, le malade délirait sans arrêt. Sa femme était assise au pied du lit, les mains sur la couverture. Elle regardait Rieux.
- Ecoutez, dit celui-là, je regrette bien mais il faut l’isoler. Je téléphone à l’hôpital et nous le trasporterons en ambulance.
Deux heures après, dans l’ambulance, le docteur et la femme se penchaient sur le malade. De sa bouche des bribes de mots sortaient : « Les rats ! » disait-il. Puis il étouffa. Sa femme pleurait.
-N’y a-t-il plus d’espoir, docteur ?
-Il est mort, dit Rieux.
D’après Albert Camus, « La Peste »
Questionnaire
1. Vous venez de lire les premières pages du roman de Camus. Comment pouvez-vous caractériser le cadre spatio-temporel du récit choisi par l’auteur ? Relevez tous les idices temporels présents dans le texte. Quel événement brutal annonce la suite de l’intrigue ?
2. Montrez que dans ce texte le récit se développe en permettant au lecteur de connaître les pensées des deux personnages.
3. Quant au rythme du récit, de quelle manière – détaillée ou accélérée – l’auteur expose-t-il l’action ? Trouvez les scènes correspondant à des moments forts du récit où l’on rapporte précisément les paroles et les sentiments des personnages.
4. La description est le moyen privilégié pour représenter l’espace romanesque. Quels termes en grande quantité l’auteur utilise-t-il pour apporter au récit une dimension informative ? Prouvez-le par les extraits du texte.
5. Quelle caractérisation du personnage principal – directe ou indirecte – choisit l’auteur ? Quel portrait moral du docteur Rieux imaginez-vous à travers son comportement, ses paroles et ses actions ?
6. L’auteur ne nous donne pas de portrait physique du docteur Rieux. Comment l’imaginez-vous ?
7. Relevez les procédés stylistiques et les constructions grammaticales intéressantes employés par l’auteur.
Exercices de vocabulaire et de langage
1. Trouvez toutes les significations du verbe « buter ». Quelle famille de mots forme-t-il ?
2. Quels synonymes du mot « pelage » connaissez-vous ?
3. Qu’est-ce qu’un « mauvais plaisant » ? Que signifie l’expression « faire le plaisant » ?
4. Expliquez la signification du mot « babine ». Que veulent dire les unités phraséologiques « se caler (s’en mettre plein) les babines », « s’en donner par les babines » ; « se lécher (s’en lécher, se pourlécher) les babines » ?
5. Que veut dire l’unité phraséologique « n’être pas (ne pas se sentir) dans son assiette » ? Trouvez les verbes et les expressions antonymiques.
6. Quelles sont les significations du mot « bribe » ?